Hommage à Francis GILLES

 

Anne Louise Kerdreux, son épouse (1976 -1997), la mère de son fils ©

Lundi 16 janvier 2017

Je remercie toutes les personnes ici présentes venues se rassembler autour de sa dépouille et, apporter chaleur et réconfort en cet instant douloureux à tous ceux et celles qui l’ont aimé, apprécié ou travaillé avec lui et qui le pleurent aujourd’hui et souhaiterait tellement que ce soit lui qui prenne la parole, comme il aimait le faire avec aisance.

Je vais vous livrer vingt-cinq ans de vie commune qui dépeindront le jeune homme qu’il était lorsque je l’ai rencontré et l’homme qu’il est devenu. C’est un éclairage sur la manière dont il s’est construit et qui explique, comment il a pu rayonner autour de vous.

Nous nous sommes rencontrés au printemps 72, nous étions tous les deux au Lycée Jean Bart à Dunkerque, dans les Hauts de France.

Francis était né à Malo-les-Bains, une station balnéaire à la frontière belge qui borde la mer du Nord avec de larges plages sans fin et, suivait une scolarité classique sous l’œil vigilant et attentif de ses parents, tous deux enseignants.

Je venais d’arriver dans cette région jusque-là inconnue à moi et cherchais un ancrage dans ce nouvel univers, moi fille d’officier de marine et petite-fille de capitaine au long cours, peu habituée à ces paysages plats et froids, et qui avait aussi vécu en Afrique de l’Ouest.

L’étincelle fut instantanée, Il était la terre qui crée la matière, j’étais le feu qui la transforme, il était le vent du nord, j’étais le souffle de l’Océan, il était l’olivier, j’étais l’acacia, il était la dune, j’étais le cap, il était dans l’engagement, j’étais dans les valeurs, il regardait les plaines qui s’étendent vers la Belgique et les Pays-Bas, je regardais outre-manche, fascinée par l’intensité culturelle et musicale anglaise mais aussi par-delà l’horizon, Singapour, Hong Kong, Shanghai et les îles du Pacifique, fruits des voyages de mon père et grand-père, qui résonnaient en moi comme des terres enchanteresses.

Son esprit ouvert, tolérant, avide de connaissances au visage romantique auréolé de long cheveux blonds, grand et mince, vêtu d’un jean et d’un col roulé noir, emmitouflé dans une parka à la fourrure blanche, m’a transportée dans un univers où l’avenir pouvait prendre forme. Je me suis laissée conduire…j’étais, sans le savoir, la passagère à bord d’une nef qui prenait son envol.

Etudiants tous les deux à l’université de droit à Lille, entourés d’amis dont la mémoire m’est encore chère, nous avons survolé ces années trouvant dans cette capitale régionale suffisamment de nourriture pour des esprits curieux et ambitieux.

Nous avons scellé notre Amour en nous engageant en 1976 dans les liens du mariage à la mairie de Lille, entourés de nos familles et de nos amis, son frère, Philippe, ici présent fut notre témoin.

Ensemble nous avons redécouvert les poètes enchanteurs comme Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Neruda, nous avons partagé les mêmes romans, Chateaubriand, Duras, Wilde, essais philosophiques, Platon, Descartes, Voltaire, écouté la même musique Bach[1], Pink Floyd, Crimson, Charlie Parker, Miles Davis, vu les mêmes films, Ferreri, Pollack, Verhoeven, Wenders, adoré les mêmes artistes peintres, Bosch, Magritte, Chagall, Dali, sculpteurs, Giacometti, Rodin, architectes, Ioh Ming Pei, Norman Foster mais aussi designers Breuer, Eames, Magistretti.

Ensemble tout était art, tout était culture, tout était matière féconde qui nourrit l’esprit et ravit le cœur.

Face à l’adversité, la disparition accidentelle en 1977 de mon frère, étudiant en 5e année de médecine à Rennes, nous avons choisi de relever le défi en créant la vie, en la donnant, pour accueillir dix mois plus tard notre fils, Mathieu, ici présent et dont mes pensées les plus affectueuses lui sont entièrement dédiées en cette journée d’Hommage à son père.

Européens nous l’étions par notre spécialisation en droit communautaire avec un volet environnement pour l’un et international pour l’autre, Européens nous le sommes plus encore devenus, travaillant tous deux comme Experts, à deux années d’intervalle, à la Commission européenne, à Bruxelles.

Nous avons offert à notre fils cinq années merveilleuses à l’Ecole européenne d’Uccle et avons, chacun, tissé des liens indéfectibles, ceux qui traversent le temps malgré l’éloignement, avec des amis qui nous sont encore chers et que je remercie chaleureusement, par leur présence si réconfortante aujourd’hui.

Dans ce microcosme institutionnel, tout était foisonnement d’idées, de programmes, de politiques, l’Europe était en marche et construisait un espace de paix, de développement et de prospérité pour l’ensemble les Etats qui ont adhéré à la Communauté européenne, devenue aujourd’hui L’Union.

Comment ne pas être fascinés non seulement par les pères fondateurs tels que Schumann, Monnet, Spinelli, mais aussi des personnalités remarquables comme Louise Weiss, Simone Weil, Jacques Delors et, également par le charme progressif des villes et décors fabuleux que sont Anvers, Bruges, Amsterdam puis poussant plus loin les frontières, par les éblouissantes villes d’art italiennes telles que Florence, Pise, Sienne et Venise.

Paris nous a offert une autre dimension, l’histoire de France à nos pieds, les œuvres des plus grands architectes devant nous, les musées les plus exceptionnels, des salons de dimension internationale, une vie culturelle et artistique toujours renouvelée.

Un terrain propice aussi pour l’éducation de notre fils qui a poursuivi sa scolarité dans une école internationale et s’est fait de nombreux amis, tous plus frères les uns que les autres et, dont leur soutien est un bien précieux et indéfectible.

Les parcs nous ont enchantés, les quartiers du Panthéon et de l’Ecole militaire nous ont tous trois façonnés, les pierres de taille nous ont abrités, les expositions nous ont éveillés, les monuments nous ont émus et la Seine nous a transportés.

Je me souviens d’un poème de Guillaume Apollinaire, intitulé « Le Pont Mirabeau » que je vous livre…

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains, restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Puis, il y eut des voyages inoubliables, la découverte de merveilles de la nature telles que le Grand Canyon, Death Valley, Lake Powell, le charme tropical de la Floride avec Ste Augustine et Key West, la frénésie de San Francisco et l’immensité de sa baie embrumée, l’appel de New York, de ses monuments, de ses musées, les eaux basses et transparentes des Bahamas, la richesse biologique marine et terrestre des îles caribéennes, aujourd’hui menacée.

Notre fils, citoyen européen devenu citoyen du monde, est le garant de cet héritage culturel et intellectuel qu’il porte en lui et qu’il transmettra à ses enfants, enrichi de ses propres expériences et découvertes personnelles.

Que reste-il de ces années ? Un questionnement, une impression, un sentiment…

Il me semble que ceux que l’on croit connaître, parfois vous échappe, mais la matière dont ils sont faits, le socle à partir duquel ils évoluent et se transforment, eux ne changent pas, ils produisent des volutes semblables à des circonvolutions atour d’un sommet.

Les esprits façonnés ensemble demeurent par-delà l’existant !

Que faut-il comprendre ?

On ne peut pas arrêter d’aimer la vie, c’est elle parfois qui nous abandonne pour renaître sous une autre forme, son double en apparence obscur.

Tel est l’un des plus grands mystères auquel chacun apporte sa propre réponse !

Pour ma part, priant en contemplant la mer parfois à des milliers de kilomètres de Notre Dame, je continue à penser que de l’obscurité peut jaillir la lumière, de l’ignorance peut naître la culture, du néant peut émerger la matière, comme le volcan Kilauea l’a fait, le fait et fera renaître de ses cendres de nouvelles terres au sein de l’Océan Pacifique !

Je finirai ce tableau par un poème d’Alphonse de Lamartine, « Les Voiles » comme un hymne à la splendeur de la vie, dédié à l’époux qu’il fut un instant face à l’éternité qui est la sienne maintenant :

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encore ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Puis, il y a eu d’autres rencontres, d’autres amours, d’autres amitiés, d’autres passions, d’autres apports et vous êtes là pour en témoigner.

Merci d’avoir écouté au travers de mes mots, un peu de cet homme à l’intelligence vive, à l’esprit fécond, au courage admirable que vous avez côtoyé et qui repose en paix à côté de nous !

Requiescant in Pace…. (Qu’il repose en paix!)

annelouisekerdreux@yahoo.com

[1] Jean-Sébastien Bach Les suites N°1-N°6 pour violoncelle par Pablo Casals

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